jeudi 4 novembre 2010

Le temps

Mes parents m’ont élevé à respecter l’heure. L’importance de cette vertu m’a été imprimée dès l’âge tendre. J’avais une tendance naturelle à traînasser pendant que je me préparais pour partir à l’école et un jour, après plusieurs avertissements sévères, mon père est parti sans moi. Je devais passer toute la journée à la maison avec ma mère. Je fus anéantie. Plus jamais, je me suis juré!
En tant qu’adulte, j’ai toujours laissé une marge de temps avant les rendez-vous chez le médecin, les sorties, les leçons de musiques, les cours. J’étais rassurée d’être juste un petit peu en avance. Le lièvre blanc dans Alice au pays des merveilles (lecture classique dans le monde anglo-saxon) qui consultait constamment sa montre à gousset au bout d’une chaîne en or en marmonnant, « je suis en retard, je suis en retard… » me rendait hilare. Comment pouvait-on être aussi désorganisé et irresponsable? Je ne serais certainement jamais comme ça.
Puis, je suis venue vivre en France. Pendant ma première année comme étudiante à Paris, l’heure n’affectait pas trop ma vie. Ou plutôt, j’ai découvert que les français semblaient avoir une attitude très décontractée envers le temps. J’assistais aux cours qui avait un début et une fin théoriques, mais mes co-étudiants rentraient et sortaient en continue, sans être remarqués dans l’énorme amphithéâtre de la Sorbonne. Nos rendez-vous sociaux furent approximatifs : « Essaies d’être là avant six heures”, ou bien “Je serais là après sept heures”. Pour être honnête, aucun d’entre nous n’était français, mais nous étions là pour étudier la culture française et nous nous entraînions à suivre l’exemple autour de nous.
Lorsque je commençais à fréquenter mon futur mari (français), nous avons pris un “rendez-vous” journalier pour dîner ensemble, et quelque fois il était très en retard. Le téléphone portable n’avait pas encore fait son apparition, alors je guettais, j’attendais, et quelque fois je m’énervais. D’habitude il fabriquait une excuse, par politesse (ou par amour?). Il ne pouvait pas s’empêcher de mentionner que son frère n’était pas seulement en retard pour ses rendez-vous, mais quelque fois il ne venait pas du tout (je devais comprendre, « qu’est-ce que tu as de la chance d’être avec moi! »)
Je l’ai épousé quand même, pour d’autres qualités, et commençais mon premier job à Paris. Hélas, je trouvais le problème du temps présent au travail également. Les réunions ne commençaient et ne terminaient jamais à l’heure. Le temps perdu cumulé était inimaginable. Les français adorent calculer, avec leur esprit Cartésien et leur adoration pour les mathématiques: TCP = TPI x NPP (ou Temps Cumulé Perdu égale Temps Perdu Individuellement multiplié par le Nombre de Personnes Présentes à la réunion, même si certaines de ces personnes n’étaient pas en retard elles-mêmes). Mais ça ne changeait absolument rien.
Au cours des années, je me suis adapté peu à peu au sens français du temps. J’ai appris à apporter un livre (plutôt long de préférence) chez le médecin. Mon record personnel fut une attente de 3 heures pour voir le chirurgien qui devait m’ôter un kyste ovarienne, bien plus long que l’opération elle-même. J’ai appris à ne pas être à l’heure pour les soirées – je ne voulais pas embarrasser mon hôte ni moi-même si je devais boire trop d’apéritifs pour tuer le temps, tout en écoutant mon estomac crier famine.
Mon ajustement culturel m’a fait payer un prix dans la vie personnel. Je me suis adapté aux retards répétés de mon mari en mentant à propos de l’heure du dîner ou du déjeuner. Quelquefois je me suis vengé en lui servant des rôtis trop cuits et des ragoûts brûlés. Je dois mentionner que j’avais une amie française qui fut une exception (l’exception qui prouve – ou plutôt qui contredit- la règle, comme le dicton bien connu aux français). Une fois elle m’a fait la tête parce que j’avais 10 minutes de retard pour prendre sa fille, bien même que j’ai conduit ensuite comme Fangio pour rattraper le temps perdu. Elle a fini par me pardonner, mais ce fut une expérience traumatique pour moi, puisque cela a semé la confusion dans mes efforts de conformer à la culture française.
Une fois mon mari a essayé de m’expliquer sa philosophie gauloise du temps. Il m’a dit, « avant l’heure, ce n’est pas l’heure, après l’heure, ce n’est plus l’heure ». Etre « à l’heure » devenait donc quasi-impossible, car on ne peut être à l’heure que pour un bref instant (je le suspecte sérieusement de jouer avec les mots aussi bien qu’avec mes nerfs). Et que veut ce mari philosophe pour Noël ? Une nouvelle montre, bien sûr ! Il en possède une très grande collection et est toujours heureux de vous donner l’heure précise du jour ou de la nuit. Mais il ne trouve pas cela incohérent – indiquant l’heure ou possédant l’heure exacte n’a absolument rien à voir avec le fait d’être « à l’heure ».
Je pense que je vais lui acheter une montre à gousset avec une chaîne en or…

Martha

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